Jour 5

Vendredi 22 février
Première bonne nuit de sommeil. Nous sommes de retour à la normale. Yé!  Nous déjeunons et partons à 9h00. Kuncho est toujours à l’heure et toujours souriant. C’est un excellent chauffeur. Il a 26 ans et ça fait 8 ans qu’il fait ce travail. Son anglais est de base, mais fonctionnel. Il est serviable, généreux et nous met de la bonne musique.

Deux heures de route plus tard, nous arrêtons dans un petit village (Bizet) et embarquons notre guide pour la prochaine aventure, Peter (Petros Kahsay).  Aujourd’hui, notre plan est de faire un  »Community Trekking » dans la région du Tigray.  Il y a toutes sortes de rando, relié à des lodges en montagne.  Il est facile de faire plusieurs jours de trekking.  Nous avons opté pour deux jours de rando et une nuit.

Avec Peter, nous allons nous installer dans un restaurant pour discuter de ce qui s’en vient et faire préparer un lunch pour manger pendant notre randonnée. 5 sandwiches omelettes, tomates, oignons, et 2 Coke. Pas besoin de plus! Nous disons à notre guide que ce que nous aimons, c’est rencontrer des gens, pas seulement marcher pour atteindre un but. Il est bien d’accord avec ça et nous dit que c’est ce qu’il aime lui aussi. Il est très sympathique et nous constatons rapidement que c’est un match parfait entre nous 5. Nous lui demandons son âge, il voulait que nous devinions. Nous lui donnions 25 et il a 27 ans. Nous lui demandons d’essayer de deviner le nôtre. Croyez-le ou non, il a réussi du premier coup!

Kuncho nous apporte au point de départ de la randonnée en montagne. La route est cahoteuse et ça brasse. Ils appellent ça : les massages africains. Nous arrivons dans un petit village en haut de montagne (Rahiya) où nous prenons les 2 ânes qui transporteront nos bagages. Il y a deux hommes qui s’occuperont des ânes qui se joignent à nous, dont un ami de Peter, Charlie, qui est tout un personnage. Il porte un veston et un pantalon bleu foncé et une chemise mauve. Il a des sandales en plastique vert et orange, et une canne en bois. (C’est vrai, j’ai oublié de vous dire que la majorité des hommes ont un bâton ou une canne. Cela leur sert pour taper les animaux qu’ils promènent ou qu’ils pourraient rencontrer sur leur chemin. Ils la portent souvent sur leurs épaules.) Peter nous raconte que Charlie, 45 ans, est allé à un mariage hier et qu’il n’a pas beaucoup dormi. Il est très souriant malgré sa fatigue et il ne pense qu’à faire des niaiseries avec Peter. Il tente souvent de lui courir après pour se chamailler. Ses vêtements ne sont pas très propres et Peter rit de lui. On ne comprend pas trop pourquoi il porte encore cet habit! Mais cela lui donne tout un style!

Donc, nous voici bientôt prêts à partir. Plusieurs villageois s’agglutinent autour de nous et nous regardent nous mettre de la crème solaire. Nous en profitons pour les prendre en photo et leur montrer leur portrait. Nous pouvons partager un peu avec eux et Peter peut traduire.

Il est 13h00, il est temps de dire au revoir à Kuncho. Presque tous les gens qui étaient avec nous embarquent dans notre jeep. C’est bon de savoir qu’il ne repart pas vide et qu’il rendra service à quelques personnes.

Nous rencontrons tout de suite une école et en profitons pour la visiter, car nous sommes déjà vendredi et demain, tout sera fermé. Nous allons voir le directeur et il nous emmène visiter la classe des plus jeunes. La plupart des enfants nous regardent avec de grands yeux et une main sur la bouche, nous donnant l’impression qu’ils ont rarement vu d’enfants Occidentaux. Il faut dire que la moyenne d’âge des visiteurs semble être 65 ans.  Sophie leur montre des photos du Québec, ils s’empressent de l’entourer. Ils sont plus impressionnés par elle que par les photos. En changeant de classe et passant par l’extérieur, nous déconcentrons un peu les élèves et même les professeurs. Nous visitons la classe des 10-12 ans et Peter leur demande de nous chanter leur hymne national. Ils se lèvent, se mettent la main sur le cœur et l’entament solennellement. Nous les applaudissons. Peter nous fait une excellente surprise et nous annonce qu’à notre tour nous devons chanter l’hymne canadien. Nous nous regardons tous les 4 et rions. Après un moment de silence, nous nous élançons dans notre chant des plus mélodieux, connaissant notre talent de chanteurs. Après quelques erreurs et fous rires, nous nous faisons applaudir avec enthousiasme. Quelle expérience!

Nous repartons et nous saluons plusieurs personnes que nos guides connaissent sur notre chemin. La manière de saluer est bien simple : tu donnes la main droite et tu cognes ton épaule droite trois fois avec celle de ton ami. Nous rencontrons beaucoup de monde, et nous sommes sept, alors imaginez le nombre de coups d’épaule que nous avons donnés!! Surtout que la plupart des gens marchent en groupe de 3. Faites le calcul!

Il est 14h30, j’indique à Peter que nous avons faim. À l’ombre, nous trouvons un tronc d’arbre renversé pour nous asseoir. Nous accompagnons nos sandwiches de chips. Notre guide ouvre les deux bouteilles de Coke avec ses dents et nous rions de lui. Il nous dit qu’il n’y voit aucun problème! Steve va faire pipi dans les bois, pendant que les trois filles, nous nous retenons. Notre guide en profite pour s’emparer de la caméra de Steve et le filmer à son insu pendant que nous rions.

Nous repartons et allons visiter une ferme sur notre chemin. Le fermier est très content de nous rencontrer et parle un peu anglais. Ses terres sont belles et fertiles. Elles sont situées au pied d’une magnifique montagne en roc orangé. Il a fini de labourer son champ et c’est maintenant au tour de sa femme de travailler. Elle ramasse le foin sec pour en faire un sac et le transporter sur son dos. Un de ses fils apprend à labourer avec deux bœufs comme dans le temps de nos grands-parents. La scène est belle et le moment est comme nous les aimons. Nous montrons des photos de notre maison et de la neige au Québec. Ça fait toujours rire les gens.

Il est temps de repartir et de commencer à grimper la montagne de roches. Cela semble bien haut et loin, mais en 15 minutes, nous sommes déjà à mi-chemin. Heureusement que nous avons les ânes. C’est très essoufflant. Nous nous arrêtons pour admirer la vue. Peter en profite pour nous parler de l’histoire des conflits avec l’Érythrée, son pays natal. Il est vraiment intéressant à écouter. Les filles sont d’accord qu’avec un professeur comme ça, tous les cours seraient l’fun. Pendant ce temps, Charlie et son Abraham, nous attendent un peu plus loin.

Nous faisons les derniers efforts pour monter. Nous n’avons aucune idée à quoi nous attendre comme endroit pour dormir et comme lieu final de notre destination. C’est pourquoi nous manquons nous évanouir lorsque nous apercevons le refuge (Erar community guest house), seul sur le plateau d’un sommet de roc rouge, entouré de précipices. Nous nous pinçons pour y croire. C’est magique comme lieu. Il est 16h30 et le soleil nous donne une lumière magnifique.

Les ânes vont au refuge avant nous et déposent nos bagages pendant que nous allons au bord de la falaise et que nous constatons vraiment où nous sommes. Les filles n’en croient pas leurs yeux. Peter aime bien nous faire peur en grimpant sur une roche trop près du bord à notre goût. Sophie et moi fermons nos yeux. Il est trop fou pour nous. Audrey, qui n’a peur de rien, y va à son tour. Ils restent assis ensemble pendant que nous partons vers le refuge. Ils discutent de la vie et Audrey lui partage quelques photos sur le cellulaire de Steve. Entre autres, des photos de Noël où il ne reconnaît pas les filles. Il a l’impression qu’elles ont 25 ans! Elle lui montre des photos où elle joue au volley-ball. Il lui apprend qu’il joue lui aussi et qu’il est passeur. Bref, ils passent un beau moment ensemble.

Pendant ce temps, nous allons au refuge. Nous nous demandions qui allait faire le souper. Ce ne sera pas nous, car il y a 3 femmes ainsi qu’un surveillant (un autre monsieur mitraillette), et ça sent vraiment bon. Plus d’inquiétude à ce sujet.

Sophie et moi allons visiter la toilette. Ce n’est pas un trou, c’est un trône. Trois marches à grimper et le bol est là, en bois. Il y a même un volet qu’on peut ouvrir pour faire ses besoins et admirer la vue! À l’extérieur, il y a un pichet d’eau, un savon et un bol de plastique pour nous laver les mains. Tout est parfait, même si tout est de base.

Nous allons nous asseoir sur le bord de la falaise pour profiter du moment. Nous avons la vue sur la montagne de Adwa et Nebulet pillars, c’est magnifique.  Audrey et Peter reviennent. Nous dégustons un thé au thym et du pain style croûte de pizza (Ambasha bread ou Himbasha) tout droit sorti du four.  Pendant ce temps, Peter et M. mitraillette vont tuer la poule qui nous servira de souper. Sophie est la seule qui les accompagne. Ils font ça dans un grand respect, précédé d’une prière. Ils remettent le poulet aux cuisinières et nous repartons visiter le reste du plateau pour voir d’autres points de vue et le coucher de soleil.

Des cactus, des gros tocs, de l’aloès et des milliers de roches rouges longent notre parcours. Peu importe dans quelle direction nous regardons, tout est à couper le souffle. Et au fil du temps, le soleil descend, les couleurs changent et le paysage se transforme.

Nous trouvons un rocher qui semble tomber dans le vide. Évidemment, Peter s’empresse d’y monter et de s’y tenir en équilibre pour nous faire peur, et parce qu’il carbure à l’adrénaline. Il se met dans une position où on dirait qu’il va tomber par en arrière. Il nous confirme qu’il n’a peur de rien et qu’il essaierait le parachute sans hésiter. Comme on devait s’y attendre, Audrey qui elle aussi est motivée par les défis, décide d’aller sur le rocher. Nous lui donnons la permission, si elle reste assise!

Le soleil tombe et le ciel devient mauve et jaune. C’est quelque chose que nous n’oublierons pas de sitôt.

Nous retournons au refuge tranquillement en discutant. Une cérémonie du café nous attend.  Du gazon frais est déposé dans la pièce où nous nous installons. Une femme accroupie fait brûler les grains frais de café dans une petite casserole sur un feu au charbon placé au sol. Une fois les grains bien torréfiés, elles les placent dans un mortier pour les mouler avec un pilon. Elle répétera cette action à quelques reprises. Peter profite de ce moment pour nous raconter l’histoire du café en Éthiopie. Le café serait originaire d’ici, une ville qui s’appelle Caffa. La tradition veut que nous buvions trois petites tasses. La première étant plus concentrée jusqu’à la dernière qui est plus diluée. Le café est enfin prêt. Les arômes envahissent la pièce. Cette cérémonie prend au minimum une heure et est prise au sérieux pour les Éthiopiens. Si tu reçois une invitation, il faut absolument boire les trois tasses, sinon c’est considéré comme une insulte. Nous dégustons le café et celui-ci est sublime. Pas besoin de sucre, ni de lait, il se boit tout seul.

Le souper arrive, c’est un plat éthiopien appeler le silsi. Ce sont des morceaux de poulet dans une sauce rouge épicée et des œufs à la coque accompagnés de riz. C’est délicieux malgré les épices qui font couler notre nez!

Nous discutons toute la soirée. Notre guide est un bon conteur et il aime raconter des blagues. Nous expliquons les différentes sortes de blagues que nous avons au Québec : joke sur les blondes, les Newfies. Et il nous explique qu’ils ont leur variante eux aussi. Comme nous nous sentons très près de lui, nous lui racontons 2 blagues sur les Éthiopiens. Il est crampé!

Vers 21h00, Steve nous entraîne dehors pour voir les étoiles. Il n’y a aucun nuage et nous voyons des étoiles comme jamais auparavant. C’est soir de pleine lune, mais elle n’est pas encore sortie. Il y a une lueur à l’horizon : elle va bientôt se pointer. Mais des nuages commencent à apparaître et empêchent la lune de nous éclairer. Nous décidons de faire des niaiseries pour attendre : nous dansons, nous chantons, nous demandons à la lune de sortir en criant avec les bras dans les airs: Full Moon! Full Moon! Full Moon! Nous rions tellement. Audrey va même jusqu’à nous rapper du Eminem a capella!

Les filles vont chercher leur cellulaire et nous écoutons des chansons en anglais qu’il connaît et que nous pouvons tous chanter. Nous lui faisons écouter quelques artistes québécois comme Loud. Il est 21h30 et nous n’abandonnons pas même si nous sommes vidés. Nous utilisons même notre lampe de poche comme stroboscope. Peter est vraiment drôle. Il embarque dans toutes nos folies et est très bon pour en faire des nouvelles. Il fait semblant de jouer du violon ou de filmer les filles pendant qu’elles dansent.  Certaines chansons plus que d’autres trouvent du sens et nous rejoignent tous les 5 : « We are from the north, you came from the south, we are the nation…” Nous la chantons tous en chœur. La lune traverse presque les nuages, il est maintenant 22h15, et quand nous chantons: “Il est où le bonheur? Il est là.” de Christophe Maé, elle décide de faire son apparition. Elle nous éclaire tellement, c’est fou. C’est un moment assez magique. Nous traduisons à notre guide ce que cela veut dire et il chante avec nous. Nous nous serrons dans nos bras et célébrons cet instant.

Il est maintenant l’heure d’aller nous coucher. Nous sommes tous excités par la journée que nous venons de vivre. Comme il n’y a pas de salle de bains, nous brossons nos dents dehors. Audrey dort dans la même chambre que moi. La porte se décroche presque, Peter vient essayer de nous aider, mais nous dit : « Je suis juste un guide, pas un menuisier! » Finalement, pas besoin qu’elle se ferme complètement, nous ne courons pas grand danger, isolés au sommet de cette montagne. De plus, nous avons un scout avec une mitraillette qui nous surveille durant la nuit.

Couchées dans nos lits, nous écoutons le silence. Pas un seul bruit. Nous allons sûrement bien dormir.  Je me couche en repensant à tout ce qui vient de se passer en une seule journée et je m’interroge : « Il est où le bonheur? ». Ma réponse est simple et sans équivoque. Le bonheur, aujourd’hui, il était ici, en Éthiopie.

Catégories : Éthiopie

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